« Trop crépues ? » Le titre de cet ouvrage interpelle. Peut-on encore aujourd’hui être trop crépues pour revendiquer certains postes ou un certain statut social ? Vous trouverez peut-être une partie des réponses dans ce livre proposé par Aurélie Louchart.

Journaliste depuis plus de 10 ans, Aurélie Louchart aborde la question sous un angle nouveau mais pas moins intéressant, n’étant pas elle-même une tête frisée. Engagée auprès du collectif Georgette Sand et de la Cimade, elle a mis au centre de son travail et de ses activités citoyennes la vulgarisation de sujets complexes, touchant notamment à la justice et aux mutations sociales…

Bonjour Aurélie Louchart, vous êtes l’auteure de « Trop Crépues ? », en librairie dès le 8 février. Pouvez-vous nous en parler ?

Avec l’esclavage, la colonisation et la période post-coloniale, on a dit pendant quatre cents ans aux femmes noires qu’elles étaient laides. Que leurs cheveux étaient laids. Depuis trente ans, on ne leur dit plus rien… Mais la décolonisation des imaginaires est lente ! Mon livre parle de cela. Cela ouvre sur des questions larges : la représentation des Afro-descendantes dans les médias, la pression sur les femmes à se conformer à des canons de beauté irréalistes, le racisme… Mon fil rouge est le mouvement « nappy », ces femmes qui gardent leurs cheveux « naturels » et s’émancipent de tout un tas de règles sociales tacites. Contrairement à ce qu’on pense souvent, c’est un mouvement qui diffère beaucoup de celui de l’Afro dans les années 1960-70…

Les cheveux afros… plus qu’une identité selon vous ?

Dans toutes les cultures, les cheveux sont une part importante de l’identité de chaque individu. Souvent d’abord, en lien avec le genre : les cheveux sont par exemple un élément essentiel de la féminité en Occident. La spécificité des cheveux crépus est qu’à partir de l’esclavage, ils ont été utilisés comme un marqueur racial pour discriminer les Noirs. Cela les a fortement politisés. Il y a donc en plus de l’expression traditionnelle de l’individualité, une dimension politique/identitaire qu’on colle sur les cheveux des Afro-descendants, sans nécessairement leur demander leur avis.

Aujourd’hui, être « Nappy » est un acte de revendication ?

Pas nécessairement. Il faut demander à chaque femme concernée ce qu’elle en pense. C’est la façon dont on habite les pratiques qui leur donne du sens. Pour certaines, il y a une intention militante, pour d’autres, il s’agit simplement d’une volonté de protéger ses cheveux ou d’un goût esthétique. Toutefois, même lorsqu’il n’y a pas de volonté de revendication, c’est un choix subversif. D’une part, les canons de beauté prédominants restent les cheveux lisses et longs. D’autre part, en Occident, les femmes noires sont confrontées à tout un tas de stéréotypes et à une pression sociale à prouver leur « respectabilité », une respectabilité d’apparence et de comportement dont les critères sont créés par un monde où le « neutre » est le Blanc. Les Nappies s’émancipent de cela.

Plus généralement, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

En 2013-2014, à Paris, il y a eu de plus en plus de femmes noires sans défrisage ou tissage dans les rues. Elles montraient leurs cheveux naturels, lâchés. Je n’avais jamais vu ça, et j’ai pourtant grandi dans un environnement très multiculturel. Je me suis demandée pourquoi. Comment en arrive-t-on à ce que la norme soit de ne jamais montrer ses cheveux tels qu’ils poussent sur sa tête ? À ce que des gamines de 12 ans rêvent d’un défrisage ? Les femmes sont bombardées de messages leur laissant penser que leur plus grande valeur réside dans leur apparence. Qu’elles doivent se transformer autant qu’elles peuvent pour tenter d’atteindre des critères de beauté irréalistes. Pour les femmes blanches, la pression est déjà importante, mais pour les Afro-descendantes, cela se mèle à un imaginaire collectif encore largement raciste. Le corset est donc extrêmement serré. J’ai voulu explorer cette intersection de pressions sociales, et comment quelque chose qui peut sembler aussi anodin qu’une coupe de cheveux dit finalement énormément de notre société.

C’est votre premier ouvrage… Le premier d’une longue série ?

J’ai passé 3 ans à travailler sur ce sujet. Il y a un côté frustrant et un peu déprimant à écrire sur ces questions. On a parfois un sentiment que rien ne va changer. Et puis, on rencontre des femmes qui font bouger les choses à leur échelle, on lit des études qui donnent des pistes de changement. Les recherches en sciences sociales avancent, on commence à avoir des clés pour déconstruire le racisme inconscient. Plutôt qu’écrire un autre livre, j’ai envie de regarder de ce côté-là, de travailler à ce que ces recherches se transforment en programmes concrets en collaborant avec des associations, des structures publiques ou des fondations d’entreprises.

Portrait chinois : Si vous étiez une époque ?

Les années 60, pour leur émulation intellectuelle et leur caractère révolutionnaire : décolonisation, mouvements des droits civiques, féminisme…

Si vous aviez un message pour toutes les femmes militantes ou non qui lisent cet article, quel serait-il ?

Ce serait les propos d’une Afro-descendante, Laini Madhubuti, qui conclut mon livre : « N’oubliez jamais que les étiquettes disent davantage de la personne qui les attribue que de celle qui se les voit attribuées. Les gens ont besoin de trouver une case où vousmettre, et ils ont besoin que vous y restiez, bien sagement, dans leur sphère de compréhension… Dorénavant, je n’y reste plus. »

« Trop Crépues ? » est disponible à la vente ici